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Ils vécurent enfants et firent beaucoup d'heureux

  • violainetroffigue
  • 19 avr. 2024
  • 5 min de lecture

« Un conte, c’est d’abord ce qu’il raconte, des aventures, des personnages, des épisodes, des scènes, des détails, c’est cela qui assure sa permanence, incitant à des reprises, écrites et orales, où le souvenir qu’il laisse se maintient dans une version nouvelle de ce qu’il raconte, des aventures, des personnages, des scènes, des détails. » Jean-Paul Sermain, La face cachée du conte.

 

Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?

– Si, je la vois venir, avec ses gros sabots, la morale…

 

Ah la morale de l’histoire, la vérité générale, le modèle, la leçon de bien vivre, l’exemple à suivre : la délicate affaire ! Et pourtant, lorsqu’on se frotte à l’exercice du conte, elle est là, entre nos mains et, que doit-on en faire, mince, sous nos doigts ? Puisque la morale justifierait à elle seule le genre… cette morale détournée de la fiction… mais alors, l’histoire, l’imaginaire, le merveilleux ?

 

Pour aborder cette épineuse question, il me faut invoquer le vert des épines de conifère. Et un conte étiologique : Pourquoi les conifères sont-ils toujours verts ? (même en hiver)

 

Ce conte scandinave au message contemporain, porté par la palette vert-espoir de Crescence Bouvarel, me tient particulièrement à cœur.

 

Un conte pour parler des injustices de notre époque ou évoquer le changement climatique : oui, pourquoi pas. Le conte peut apporter davantage à celle ou celui qui le lit (ou l’écrit…) que cette idée de morale, à laquelle on peut préférer celle d’un message qui pourrait tout aussi bien, d’ailleurs, être multiple. C’est que le conte est d’une malléabilité avantageuse ! Il se prête à bien des lectures. Et ces lectures seront toujours fragmentaires. Or, avec ces multiples lectures, comment le conte pourrait-il donner un sens unique au récit ?

 

Par ses messages, et non plus sa morale, le conte ouvre des réflexions bien plus larges. S’il souhaite encore aider à « bien » vivre (où plus humblement poser la question des conditions de ce bien vivre…), c’est moins par l’idée d’une conduite à suivre que par la petite lumière avec laquelle il tente d’éclairer les comportements humains. Le lecteur se met alors à suivre le cheminement tissé par le récit sur son cadre de pensées.

 

D’ailleurs, les lectures d’un même conte évoluent à travers les époques. Tandis qu’un même conte rencontre différentes lectures à travers le monde.  Jean Mainil parle de « l’éternelle richesse du conte, en France mais aussi dans le monde, et de l’invincible vivacité de l’imagination et du merveilleux, quel que soit leur langue, ou leur pays ou leur époque. ». Et morale de l’histoire : ça me plait bien.

 

Le conte étant hybride, un conte étiologique dissimule souvent un conte moral. Doit-il pour autant se contenter d’intégrer au récit une morale diffuse ou lui préférer des pistes de réflexion permettant au discours de se situer par-delà la lecture binaire, et forcément réductrice, que l’on prête au genre ?

 

Quoi qu’il en soit, dans les contes de Perrault, la morale est bien mise en avant à la fin du récit. Impossible, en somme, de faire comme si on n’avait rien lu ! Mais souvent, y perce l’ironie de l’auteur, qui n’hésite pas à s’en amuser, à faire preuve de second degré, pour dédoubler le point de vue, voire à formuler une deuxième morale qui vient contredire la première… Perrault va jusqu’à proposer une double fin au Petit Poucet, histoire de le rendre bien moins exemplaire et nettement plus futé. Dans la Belle au bois dormant, il refuse tout bonnement de faire la morale à ses lecteurs. Il juge la première bien trop convenue. Mieux : il avoue ne pas du tout croire à ce qu’il raconte ! À cette histoire de mariage, « en fin de conte », lorsque se présente le prince charmant au chevet de la princesse endormie, qui après l’avoir attendu près de cent ans, s’éveille enfin (le baiser n’est présent que chez les Frères Grimm). Dans une seconde morale, Perrault réajuste la scène : ce peut-il que la princesse ait réellement attendu tout ce temps ? 

 

 

Quel piètre moralisateur qui rit de la bienséance ! Mais que faire de la morale à l’épreuve de la réalité… De là à dire que Perrault possède un œil féministe (et l’autre misogyne ?) : nulle envie de m’aventurer sur ce terrain. Mais l’œil critique, même s’il est de toute évidence nécessaire, peut s’avérer parfois tout aussi manichéen que la critique même adressée à la morale : se contenter de se situer entre le bien et le mal réduit le conte à peau de chagrin et à un bien triste dessein. Enfin, Perrault souligne bien la pluralité des sens possibles, par cette double morale. La morale y est moins "détournée de la fiction", comme le veut la formule, qu'en parfait décalage avec le récit...

 

Reste que, dans les contes, le mal est toujours puni et le bien, récompensé. Il s’agit de faire triompher le faible sur le puissant. Mais encore. De faire entendre une voix d’enfant aussi, dans le Petit Poucet, par exemple, face à l’amour parental défaillant… Le conte ne porte-il pas en lui une interrogation sur le rapport de l’enfance au monde ? À travers la structure binaire du conte, l’enfant découvre un monde nuancé. Ce paradoxe en fait l’une de ses plus belles richesses à mon sens.

 

Les enfants se sont reconnus dans un genre qui ne leur était pas destiné du temps où les contes étaient purement oraux. Le premier genre pourtant qui parle d’eux, de leurs situations dans l’univers des adultes, de cette enfance parfois malmenée mais toujours optimiste. Une enfance sans espoir n’aurait aucun sens. Le petit héros ou la petite héroïne, pour grandir, y apprend à « gouverner » son royaume, et à se faire respecter, dans un monde où le merveilleux peine à déguiser entièrement le réel.

 

Le discours des contes ne semble donc pas aussi total et figé que cette idée de morale, aujourd’hui désuète. Mais ce « bon sens », qui peut prêter à caution chez les auteurs d’un autre temps ou les réécritures trop édulcorées, ne peut remettre totalement en question ce que le conte contient de sens (ou même tout simplement, de rêve). Le message nourrit la réflexion. Or, cette réflexion peut parfaitement réévaluer le message !

 

À chaque conte, j’essaie, dans le cadre qui m’est confié, de me hisser à hauteur de ce souhait. Et ce n’est pas chose aisée.

 

Au fond, les enfants n'écoutent ni ne lisent les contes pour savoir ce qu’il est bon ou mauvais de faire. J’ai demandé à mon fils ce qu’il pensait du conte scandinave. Sa lecture : « dans la vraie vie, il y a des chênes qui auraient accepté de recueillir la petite mésange. Ce n’est pas parce que c’est un chêne qu’il rejette l’oiseau mais parce que c’est celui de l’histoire, même s'il représente plusieurs personnes qui agissent comme ça. Le saule hésite, il finit par faire comme ce chêne, mais un jour, j'en suis sûr, un autre saule pourrait très bien dire oui à la petite mésange, comme le conifère ! » Les bons et les méchants ? Si ça, c’est pas de l’espoir… Vive les forêts mixtes !

 

Dans son discours d’acceptation du prix Nobel de littéraire, le conteur Isaac Bashevis Singer explique qu’il y a 500 raisons d’écrire pour les enfants. Pour gagner du temps, il en confie dix. La dixième raison dit ceci :

 

« Ils n’attendent pas de leur auteur chéri qu’il sauve l’humanité.

Aussi jeunes qu’ils soient, ils savent que ce n’est pas en son pouvoir.

Seuls les adultes ont de telles illusions enfantines. »



 
 
 

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